3ème jour de mer, 21h45.

Assise à l’arrière du bateau, je laisse s’égrener les minutes de mon quart en contemplant le ballet du plancton phosphorescent dans l’écume des vagues. Le vent a forci dans la soirée, il souffle maintenant aux alentours de 18 nœuds. Plus de moteur donc, les voiles reprennent au grand largue la place qui leur est due. La houle aussi a grossi, le tangage et le roulis se sont accentués, les déplacements se font acrobatiques, et le verrouillage des tiroirs automatique. Nai’a prend son envol et surfe sur les vagues aux alentours de 8,5 nœuds.

Une odeur métallique vaguement familière me tire de mes rêveries éveillées. Des souvenirs de pêche, des images de seaux pleins de maquereaux viennent à mon esprit. Je regarde Bob,il s’est fait cogner la tête par un poisson volant qui est venu terminer sa course au fond du cockpit. A peine long d’une vingtaine de centimètre, il luit d’un reflet gris-bleuté. Quelques spasmes témoignent de son agonie… vite vite, le remettre à l’eau, on ne sait jamais. Ne pas écraser ses frêles ailes de libellule. Impossible de s’imaginer qu’un si petit être puisse dégager une odeur aussi forte. Je ris en imaginant Bob remettre sa casquette avec une grimace les jours prochains.

23h50 : Changement de quart. Micah, souriant comme à son habitude, émerge du carré. Plus tôt dans la soirée il m’a tenu compagnie pour que je ne m’ennuie pas trop. Bob ne prononce pas un mot pendant les quarts ; à raison de 8h par jour… Micah m’a donc parlé un peu de lui sous le ciel étoilé. Un bon moment, très calme. En descendant je vois un fantôme se mouvoir. Amélie n’est pas tout à fait sortie de son rêve. Avec des quarts de 0h à 4h le sommeil est un peu délicat à gérer.

4ème jour

Nai’a est sous perfusion. Attentive pour ce septième quart, je surveille ses constantes : vitesse : 8,6 Nds, course : 306°. Vent, 16,2 Nds. Un vraquier géant nous croise fièrement, nous pauvre insecte insignifiant.

Nous avons maintenant parcouru 440 miles nautiques. Il nous en reste 660 avant d’atteindre les côtes de la Floride. Nous naviguons sur Nai’a, un Swan de 54 pieds. Un bateau rapide avec pont en teck et double cockpit. A son bord, Bob et Kristin, les propriétaires, et Micah, leur équipier attitré depuis des années.

Depuis que nous sommes partis j’essaye de mémoriser l’emplacement de chaque bout sur ce pont inconnu. Pas de piano, à chaque drisse son winch. L’écoute de Grand-voile coulisse sur son chariot entre les deux cockpits, rendant périlleux l’accès à l’arrière abrité. Restent les côtés, mais l’ossature de la capote qui nous protège du Soleil en complique l’accès, surtout arnachés comme nous le sommes. Il faut en plus se familiariser avec le vocabulaire marin en anglais…J’espère en avoir intégré la plupart avant la fin de la traversée.

Pour cette traversée la nature a mis sur notre chemin de belles surprises : quelques petits dauphins sautillants, du plancton phosphorescent, les habituels exocets et, clou du clou, quelques baleines ! J’ai cru à une plaisanterie lorsque Bob a crié « Whales ! » plus tôt dans la journée. Evidemment une seconde plus tard nous étions sur le pont, pour voir un bébé orque se fendre la poire dans notre vague d’étrave, avant de rejoindre ses copains un peu plus loin, à grand renfort de soulevage de queue et autres galipettes. S’en est suivie une grande discussion entre Bob et Kristin pour s’avoir s’il s’agissait de Killer whales ou de Pilot whales (who cares ? on a vu des baleines ! )

6ème jour de mer, un peu après minuit.

Les deux oiseaux de nuit viennent de me relever, je peux profiter de ce moment à moi pour coucher sur clavier mes impressions du jour.

Aujourd’hui pétole totale, intégrale. Amélie a pris des photos de l’anémomètre à 1Nd de vent. Le Foc est roulé, la GV ramenée au centre, et le moteur a pris le relais. Nous naviguons plus sur de l’eau, mais sur une substance grise et translucide, absolument plate, à peine irisée de quelques ondulations… l’atmosphère aussi est étrange. Le ciel est gris et lumineux comme l’océan, l’air est chaud mais pas moite, Les Bahamas marquent leur présence en nous envoyant toutes sortes d’échantillons de leur faune, moustiques compris. Six jours que nous sommes partis, six jours que nous n’avons pas vu la terre. Pourtant nous longeons des territoires aux noms évocateurs : Porto Rico, Haïti, Cuba, Bahamas…

Nous avons passé le grand banc des Bahamas, son chenal et son encombrement de cargos .Les quarts se suivent, la routine est déjà bien installée. Bob m’a gratifiée d’une jolie marque de confiance, au lieu de rester à l’arrière avec lui pendant 4h, nous avons coupé le quart en deux. A présent je gère mon demi quart toute seule, et pendant ce temps il peut se reposer. Plus de sommeil et plus de concentration pendant les quarts, ce rythme me convient.

Il est tard, j’ai faim. J’en profite pour piquer dans les restes de la journée. Kristin est une bonne cuisinière, c’est elle qui est chargée de nourrir le bateau. Elle a préparé quelques plats à l’avance, et soir et matin on se régale. Sur 7 jours, à 5 personnes, et sans ressources disponibles, tout est calculé, économisé. Le bon fonctionnement impose une organisation rigoureuse des habitudes de vie à bord. Le filtre à eau de mer est tombé en panne la veille de notre départ, l’eau douce est donc notre ressource la plus précieuse. Pour préserver le réservoir qui va servir à la vaisselle et aux sanitaires, Bob et Micah ont acheté 36 gallons d’eau potable, avec lesquels nous remplissons nos gourdes chaque jour. Toilette de chat recommandée, lavage de cheveux interdit, douche tolérée tous les deux ou trois jours. Nous mangeons dans de la vaisselle jetable (pour économiser l’eau de vaisselle) et biodégradable (pour pouvoir la jeter par-dessus bord).

L’autre problématique : ne pas générer de déchets à bord. Avant de partir, Kristin a déconditionné toute la nourriture pour la mettre dans des ziplocs, et pouvoir se débarrasser de leur encombrant emballage. Un filet/hamac est suspendu au-dessus du carré, et comme une corne d’abondance déborde de toutes sortes de fruits, gateaux, viande séchée etc… Tout ce qui peut l’être passe par-dessus bord : assiettes, gobelets, canettes, salopin. Paradoxalement, nous avons besoin de consommer beaucoup plus de ressources qu’à terre pour préserver l’eau. Mais nous avons bien compris que l’écologie n’est pas la première préoccupation. La vibration continuelle du moteur est aussi là pour nous le rappeler.

7ème jour de mer

Le vent ne s’est pas levé. Nous allons probablement terminer le trajet au moteur. Au loin, les silhouettes des blanches tours de Miami se détachent sur fond d’orage intermittent. Nous allons longer la côte toute la journée, passant Fort Lauderdale pour atteindre notre destination finale, Stuart.

A ce moment, Après trois mois de voyage autour de l’eau, nous redeviendrons des nomades terrestres, libres de nos mouvements. Rejoindre le continent sans prendre d’avion a représenté un défi quotidien. Nous avons acquis des connaissances apparemment sans usage dans la vie sédentaire, des savoirs qui ne s’enseignent pas à l’école, mais qui font partie du cursus d’apprentissage de la vie nomade. Déjà nous avons des réflexes, testé différentes façons d’appréhender les situations et de trouver des solutions. Notre cerveau commence à déborder d’informations inconsignables. Continent nous voilà !