Jour 1

Quand on se promène avec les moyens du bord, il est des destinations qui se méritent plus que d’autres. El Tajin aura été de celles-là pour moi. Ayant passé quelques jours à Vera Cruz (dans la même région), je décide avant de partir de m’offrir une excursion vers ce site immense qui n’est qu’à quelques heures de route.

Partie au matin, j’avais largement le temps de visiter le site dans l’après-midi et de prendre un bus retour dans la soirée. Mais c’était sans compter les aléas qui, on dira, font tout le charme des voyages en transports en commun. Un savant mélange d’horaires fictifs, d’espagnol approximatif, de sieste intempestive, et je franchis la grande arche d’acceuil à 16h30, parfaitement à l’heure pour assister à la fermeture des grilles du site. Parfois mon sens de la synchro m’épate. Je n’ai pas beaucoup de liquide sur moi, et mes vingt minutes passées à Patlanta, la ville la plus proche, ne m’ont pas permis d’appréhender la taille de la ville. Impossible de savoir si je trouverai facilement un distributeur pour pouvoir payer une nuit d’hôtel, ni même une chambre d’hôtel d’ailleurs. Je pense aussi à ma chambre toute payée à Vera Cruz ce soir, et j’ai toujours l’option de prendre le bus (prépayé lui aussi) de 21h30 pour y retourner dès ce soir… Mais quelle défaite ça serait ! Il y a des limites à la lose, et je ne suis pas prête à abandonner si facilement. Vaguement éreintée tout de même par ma journée, je contemple le crachin qui n’a pas arrêté de tomber de la journée et j’évalue les possibilités qui s’offrent à moi, lorsqu’une mélodie familière parvient à mes oreilles… Quelqu’un, pas trop loin, est en train de parler en français ! Voilà ma bonne étoile qui refait surface. Tout ce dont j’ai besoin à ce moment est une source intelligible d’information.

Le quelqu’un en question s’appelle Benjamin, et il travaille ici. Vu la situation, il me propose gentiment de me loger pour la nuit. Ça me dérange un peu de débarquer dans sa vie sans crier gare, mais il a aussi l’air assez content de discuter un peu avec une compatriote. Voilà qui résout bien des problèmes ! Je n’ai plus qu’à poser mes fesses au café, le temps qu’il termine sa journée de travail.

Le site se vide, et le bourdonnement de la fin de journée de bureau commence. Les gens s’attendent, se saluent, la vie cachée du site se dévoile. L’atmosphère a l’air plutôt détendue. 17h30, 18h00, 18h30, la nuit tombe, noire comme l’encre. 20 minutes de marche nous attendent pour arriver à la maison. Comme aucun taxi ne montre le bout de son nez, nous parcourons le chemin à pieds, sur le bord de la route, nous réfugiant dans les hautes herbes du bas-côté chaque fois qu’une voiture passe en trombe. Merci les godasses de rando ! Je comprends mieux pourquoi Benjamin porte des bottes crantées en caoutchouc. Au bout de quelques temps, et sans raison apparente, Il change de direction et s’enfonce dans les fourrés. A mieux y regarder il y a une sorte de chemin, gadoueux à en perdre ses chaussures, que nous suivons à la lueur de son portable. Plitch, plotch, je frétille d’impatience à l’idée de découvrir la mystérieuse maison.

C’est après l’ascension d’une sorte de colline que le terrain s’aplanit. Nous voici dans une clairière sans nul doute entretenue avec acharnement dans la jungle impénétrable. Une grande maison en béton, toute de bleue badigeonnée, est posée là tel un cerbère gardant paisiblement sa colline. Benjamin m’explique qu’il loge chez une vieille dame qui habite seule, et sort peu de chez elle. Ses enfants ont entrepris, puis abandonné à mi-chemin la construction de cette maison sur son terrain. C’est l’espace qu’il occupe aujourd’hui, tandis qu’elle habite toujours dans sa maison en bambou.

Plitch, plotch, nous voilà à l’entrée. Benjamin m’avait prévenue, c’est spartiate ! À l’entrée un grand tonneau en plastique récupère l’eau de pluie. Bien pratique pour la chasse d’eau.Je suis Benjamin à moitié à tatons dans le sombre corridor du rez-de-chaussée. L’intérieur est brut, ici où là je devine une chambre, ou un espace qui serait devenu la cuisine. Il n’y a pas d’eau courante, mais l’électricité fonctionne. Nous empruntons un escalier en béton pour rejoindre le premier étage, la partie habitée. Des ampoules basse consommation éclairent chaque pièce d’une lumière froide d’hôpital. Sur une corde à linge tendue en travers du palier, une grande serviette de bain sèche, et dissimule l’entrée de la salle de bain sans porte et sans plafond. Une cuvette de toilette qui sert aussi de lavabo, un seau pour la chasse d’eau et un autre pour se doucher. Les évacuations sont là et fonctionnent, il ne manque que les raccordements et les finitions à cette vaste maison. Le ciment est nu du sol au plafond, sauf dans les chambres où l’on y a passé une rapide couche de peinture vive. Au bout du couloir, la dalle se transforme en balcon, c’est-à-dire qu’un peu bourré on tombe dans le vide puisqu’il n’y a pas de porte ni de garde-corps. C’est une simple casquette de béton, un perchoir d’observation sur la vallée qui s’étend face à nous.

Sous ses airs un peu rustiques, cette grande maison manque tout juste un peu de finitions. Rien d’insalubre ou de glauque, plutôt une situation temporaire un peu spartiate.

Benjamin me raconte un peu sa vie, de gamin de ZEP passionné par le dessin, mais pas par l’ingénierie civile, où l’envoient les conseillers d’orientation de son école. D’opportunités en coup de bluff, à force de ténacité et de perfectionnisme, il finit par trouver sa voie dans la restauration du patrimoine, et travaille ici au Mexique depuis plusieurs années, à restaurer des sites de l’époque pré-colombienne. A la croisée de tous les genres, il écoute du rap à fond en geekant sur autocad à dessiner des reproductions de Quetzacoatl. Il maîtrise l’art de la vanne autant que l’histoire des fortifications de Vauban, qu’il arrive à rendre aussi palpitante qu’une saison de Mad Men. On parle on parle, et on ne voit pas le temps passer.

A cette heure avancée la faim nous tenaille, nous allons retrouver mamie dans sa cuisine. Comme dans presque tous les habitats de ce type que j’ai vus, chaque édifice abrite une fonction : un abri pour la chambre, un autre pour la cuisine, un autre pour…la deuxième cuisine ! C’est un château à ciel ouvert. L’occasion rêvée de rajouter un article à ma collection de constructions vernaculaire. Coup de bol, ici on construit en bambou, avec des charpentes assez élaborées, bref plein de choses inédites à décrire.

Ce soir, salade de tomate et feta. J’en rêve depuis des semaines. L’inconvénient d’être perpétuellement su la route, c’est de ne pas avoir sa propre cuisine. Et à force de manger dehors ou d’acheter du pain et des biscottes, on peut vite se mettre à manquer de variété dans la nourriture. J’ai eu du mal à échapper aux tacos récemment, qui sont bons, nourrissants et pas chers. Mais ça manque souvent de légumes frais et de produits laitiers. Manque de frigo portatif oblige.

Le plein de vitamines fait, il faut aller dormir, la journée n’annonce bien remplie demain. Un coin de tapis m’aurait suffi, mais j’ai sous-estimé mon hôte, qui me dégote un bon gros matelas pour moi toute seule. Le grand luxe quoi.

Demain, visite guidée personnalisée. Je ne regrette pas d’être restée.